Analyse

Tapestry - Chronique d'un succès avorté

Publié le 01/10/2021 14:00

Il y a deux ans de cela, un buzz naissait suite à l'annonce du futur jeu de chez Stonemaier Games. Des révélations au compte goutte, des visuels alléchants, le nom de Tapestry était sur toutes les lèvres. Mais il faut bien reconnaître que quelques mois plus tard, les chiffres de ventes n'étaient pas tout à fait à la hauteur des espérances. Comment expliquer l'accueil du public et pourquoi devrions-nous le reconsidérer aujourd'hui ?


Une sortie de route prématurée.


Un jeu surédité ?

C’est le reproche le plus souvent formulé quand on évoque le jeu aujourd’hui encore. A près de 100€ l'unité, Tapestry constitue un objet de collection à part entière, au-delà de toutes considérations ludiques. Avec ces figurines peintes, le jeu propose un plaisir visuel, un matériel, sur lequel peu d'éditeurs se positionnent. Tous ces bâtiments façonnent le côté majestueux du jeu, mais ont été érigés avec une contrepartie réelle : la perte conséquente d’un tas d'acheteurs éventuels pour qui la barrière psychologique d’un prix aussi élevé restera forcément un obstacle infranchissable. Pour toutes ces personnes aux budgets raisonnés et tous les ludicaires qui ont lutté pour écouler leurs stocks, il est normal de s'autoriser à parler de surédition.

Maintenant il convient de préciser que, de fait, tout le monde ne considérera pas le jeu comme étant surédité. Car il y a la réalité de l'expérience ludique à prendre en compte également. Et il existe toujours un stade de bascule à partir duquel l'ajout de matériel supplémentaire nuit à l’ergonomie et au plaisir ressenti. Trop de manipulations, trop de lourdeur, voilà ce dont les joueurs ne veulent pas. Mais en ce qui concerne Tapestry, on ne peut pas franchement dire que la limite ait été franchie, car au-delà de la beauté rare du jeu, il faut bien lui reconnaître une réalité fonctionnelle. Il existe une harmonie et une clarté quant à la place de chaque élément qui se savoure pleinement à chaque nouvelle partie.




Un jeu de civilisation ?

C’est écrit en toutes lettres sur la couverture : CIVILISATION. Et on est bien obligé de constater qu’il y a des mécanismes, ainsi qu’une recherche de sensations que beaucoup s'attendent à retrouver derrière ce terme. Notamment les fameux 4X (Exploration, Expansion, Extermination, Exploitation) chers aux adeptes du genre. Non, Tapestry n’est pas un jeu qui s’intègre complètement dans cette définition, ce qui a pu générer de la déception chez tout un panel de joueurs attachés à cette pseudo-tradition. Car ici il s'agit avant tout de thématique, ou plutôt d'habillage, vous incarnez un peuple qui va dérouler le fil de son histoire au gré des ères traversées et des progrès réalisés. Et le jeu le retranscrit à sa manière, selon un parti pris et un assemblage d'idées quelque peu en marge de l’offre habituelle. Un emballage mécanique assez osé qui s'est attiré les foudres des puristes dont les craintes ont fortement imbibé les propos lus ça et là, notamment sur les réseaux sociaux. A 100€ la boite vous imaginez bien que cela en refroidit plus d'un, aussi subjectives puissent être les réticences.

Le mieux : l’ennemi du bien ?

Le jeu possède une particularité finalement peu commune. Offrant des départs asymétriques par le biais des différentes civilisations disponibles, Tapestry se démarque par le nombre. Ce sont 16 d’entre elles qui ont été designées et calibrées pour la boite de base (26 si on rajoute la première extension). Une offre généreuse, rare, mais qui engendre automatiquement des difficultés d’équilibrage en phase de playtest, même avec tous les efforts possibles et imaginables à ce stade de production d’un jeu. L’auteur, Jamey Stegmeier, en avait bien conscience et s’est armé d’un dispositif assez inédit pour atteindre la plus parfaite des expériences dans un soucis d’équité entre les joueurs. C’est ainsi qu’est née une base de données, ouverte à toutes les contributions, recensant des milliers de parties réalisées à travers le monde. Avec en sortie, des statistiques, en abondance, au point de se voir offrir l'opportunité de proposer des solutions de rééquilibrages en permanente évolution et d’une précision probablement inédite dans le monde du jeu. Cela a donné naissance à des ajustements complètement indolores en terme d'expérience de jeu, mais qui ont connu un accueil glacial du public. Car la conclusion des éventuels acheteurs peu habitués à autant de zèle fût d'établir un raccourci aussi radical que profondément injuste : Il existe un document de rééquilibrage -> Le jeu comporte des erreurs -> Il n’a pas été testé -> Il est donc raté.

La première intention qui était celle d’offrir un jeu d’une justesse rare, a été interprétée totalement à revers, dans un monde où on nous vend pourtant chaque semaine des jeux aux déséquilibres réels mais difficilement palpables. Car c’est le propre de tout jeu qui offre des éléments asymétriques à quelque instant que ce soit d’une partie. En voulant faire mieux et en y parvenant, Stonemaier Games s’est tiré une balle dans le pied et a entaché pour de bon la réputation de son bébé. Tapestry a ainsi cumulé les reproches d’une communauté, pour toutes les raisons citées plus haut, avant même qu’elle n’ait eu l’occasion de le tester, laissant sur le bas-côté toute une frange de son public cible.


Un jeu à sérieusement reconsidérer.


Pour qui et comment ?

Parmi les gros atouts du jeu, on citera en premier lieu sa formidable accessibilité. Quatre pages de règles, deux types d’actions possibles, une iconographie claire avec une aide détaillée, ça s’explique finalement assez vite. Vous vous lancerez dans votre première partie sans douleur et pourrez y intégrer des profils de joueurs assez variés. Car la concision des règles de Tapestry est un peu l'arbre qui cache une forêt de possibilités. Payez, progressez, payez, progressez, payez, progressez … vous comprendrez que c’est vite résumé. Mais tout réside dans l’ordre des choix que vous appliquerez. A votre tour de jeu vous en aurez systématiquement cinq qui se présenteront à vous : Avancer sur l’une des quatre pistes ou passer à l’ère suivante. A chaque nouvelle option choisie c’est une nouvelle combinaison qui se crée et c’est l’ordonnancement de celle-ci qui constituera l’ADN de votre partie. Et croyez bien que si on conjugue ça à la présence de cartes et de tuiles toutes singulières, on obtient un cocktail d'options et un casse-tête à résoudre dans lequel vous pourrez faire chauffer votre matière grise, si tant est que votre volonté est d'y jouer avec un engagement stratégique fort. 

Si vous avez aimé Les ruines perdues de Narak, vous retrouverez des sensations familières. Et si vous appréciez les bonus en cascade façon Très Futé, vous serez ravi d’expérimenter ce genre de plaisir sur un jeu de plateau. Tapestry est une créature hybride qui fait la foire à l'autosatisfaction et vous octroiera l'opportunité de réaliser des séquences folles qui dépassent le cadre de ces quelques références citées à l’instant. Des enchaînements pour lesquels la notion de combo s'offre sous son plus beau visage tant la machine s’emballe parfois. Car si vous êtes ce genre de joueurs qui aiment observer les conséquences de leurs actes aux quatre coins de la table, vous serez servis dès lors que vous aurez mis le doigt sur quelques synergies explosives. C'est votre faculté à les visualiser et votre niveau de sensibilité à ce genre de dynamique qui détermineront votre aisance et votre compatibilité avec le jeu.


Réponses aux craintes récurrentes. 

Lorsqu'on lit les commentaires sur certains des sites les plus populaires, on se retrouve régulièrement confrontés aux mêmes retenues. Des remarques qui se comprennent parfaitement quand on a seulement une petite poignée de parties au compteur, mais dont le ressenti peut facilement s'estomper en prenant un peu de recul et en analysant le jeu attentivement. Voici les plus courantes : 

Un jeu trop linéaire. Il est vrai que le jeu vous demande de progresser le long de pistes immuables d'une partie à l'autre et offre des récompenses alléchantes à qui parviendra à atteindre les extrémités. Cela provoque un sentiment de fatalité et d'obligation à devoir filer droit devant. Mais tout a été pensé pour que l'ensemble des quatre pistes soit à tout moment une éventuelle bonne option, même quand on s'est déjà fortement investis dans une direction. Pour une partie rondement menée, il conviendra d'ordonner vos mouvements au regard d'éléments extérieurs (carte fresque en cours, éléments en votre possession, positionnement des adversaires). La carotte que le jeu semble parfois exhiber sous votre nez est bien souvent une impression trompeuse que seules votre réflexion et votre capacité d'adaptation sauront dissiper. Il y a de quoi flatter votre égo de stratège à ne pas foncer tête baissée.

Des cartes déséquilibrées. Effectivement, au regard de votre civilisation, de votre avancée sur chacune des pistes, et surtout du tempo de la partie, vous constaterez une disparité d'effets importante. Certaines cartes ayant notamment un impact fort en début de partie quand d'autres se révèleront à leur avantage plutôt en fin de parcours. Au final, quand on analyse bien le contenu de la boite, rien ne semble intrinsèquement déséquilibré, il existera toujours une configuration de partie possible pour mettre en exergue chacune des cartes. A chaque étape de pioche, à vous d'analyser la situation et travailler pour rentabiliser au mieux votre acquisition, ou au contraire manœuvrer pour piocher davantage et avoir un maximum d'options en main au moment décisif. Vous n'êtes pas heureux de votre main actuelle ? Le jeu vous laisse l'opportunité de diminuer votre dépendance au hasard en piochant davantage par différents moyens mis à votre disposition. Ne crachez pas dessus et gardez vos précédentes acquisitions pour un moment plus opportun. 

Un manque d'interaction entre les joueurs. Là aussi c'est à vous de placer le curseur selon vos propres goûts. Vous pouvez parfaitement privilégier les pistes et actions pacifiques, ou mettre l'accent sur l'affrontement. Rien n'est obligatoire, tout est possible, c'est en ces termes qu'on pourrait finalement résumer la promesse ludique offerte par Tapestry. Même si la course aux monuments restera une constante à ne surtout pas négliger car probablement plus impactante qu'on ne pourrait le croire. Mais surtout, certaines civilisations offrent des perspectives militaires bien plus poussées que d'autres. Le jeu vous demande en théorie de choisir une civilisation parmi deux piochées en début de partie. Ne vous interdisez pas de fouiller dans la boite à la recherche de votre envie du moment plutôt que de vous exposer à tant de hasard. Il n'y a pas de mal à se faire du bien. 


Une réhabilitation en cours.

La réalité des chiffres de ventes en demi-teinte n'est pas nécessairement une fatalité. Entre les offres promotionnelles, les soldes et le portage en cours sur Boardgame Arena, nombreux sont ceux qui ont pu tester le jeu en décalé, ou sont en passe de le faire, abattant les barrières dressées devant eux par un passif de retours parfois hâtifs. Et il faut bien reconnaître que l'enthousiasme est souvent au rendez-vous, on ne compte plus les récents commentaires élogieux à travers le web, les épiphanies de joueurs frappés par la singularité et la profondeur du jeu qui vient contraster avec l'illusoire épure mécanique. Tapestry a toutes les armes pour faire chuter le mur des réticences premières et convaincre sur la durée, il n'est donc pas trop tard pour vous y essayer. Il faut d'ailleurs préciser qu'il est l'écrin idéal à la greffe d'extensions, comme peut l'être son cousin Wingspan. Des jeux qui font de l'accumulation d'éléments, le terrain de tous les possibles. La première d'entre elle avait beaucoup apporté, autant en rejouabilité qu'en interaction, sans rien alourdir. Nul doute que l'extension qui s'annonce dans les semaines à venir saura maintenir ce cap.




Tapestry en musique


Lorsque le jeu semble s'y prêter, nous vous proposons d'accompagner vos parties d'une playlist musicale adaptée. Avec Tapestry, nous vous offrons de quoi illustrer en musique l'évolution de votre civilisation au fil des époques, depuis l'âge de la découverte du feu jusqu'à votre devenir moderne. 2h de voyage temporel et géographique qui, nous espérons, apporteront quelques couleurs supplémentaires à votre future expérience avec le jeu.

Bonne écoute et surtout bonne partie !